- CAUSALITÉ (sciences sociales)
- CAUSALITÉ (sciences sociales)L’histoire des rapports entre les sciences sociales et la notion de cause est dominée par deux faits. Le premier est une conséquence du lien qui, notamment à leurs débuts, a uni les sciences sociales à la philosophie. Celle-ci comporte en effet une tradition de pensée vivace, associée à des noms tels que ceux de Hume et de Wittgenstein, selon laquelle l’idée de cause serait un concept obscur et inutilisable. En écho, de nombreux sociologues contestent la pertinence de l’idée de cause. Certains affirment comme Auguste Comte que la recherche des causes doit être remplacée par la recherche des lois. D’autres, arguant de la spécificité des sciences sociales, rejettent les explications de type causal du côté des sciences de la nature et proposent de leur substituer l’explication par les fonctions ou la méthode compréhensive, attachée notamment au nom de Max Weber, qui, chez Weber lui-même, doit se combiner à l’analyse causale.Mais le développement des recherches sociales empiriques a réintroduit la notion de cause. Malgré les contestations théoriques, l’idée est généralement admise aujourd’hui que le sociologue ne peut guère se dispenser du langage causal. Cependant, il lui manquait de disposer d’une instrumentation adéquate. Durkheim est le premier à avoir compris qu’elle suppose l’utilisation de ce qu’on appelle aujourd’hui la méthode des modèles. Cette méthode est appliquée, quoique de manière fruste, dans Le Suicide . Mais ce n’est que fort tardivement que les sociologues ont forgé des instruments d’analyse causale rigoureux, comparables à ceux qu’utilise l’économétrie.Ces méthodes permettent de lever le discrédit du langage causal en sociologie, car elles en font un langage à la fois indispensable et commode.1. Le rôle de l’explication causale dans les sciences socialesDe nombreux sociologues ont contesté ou contestent encore que l’idée de cause telle qu’elle est utilisée dans les sciences de la nature puisse être retenue par les sciences sociales. Les arguments sont variés et diffèrent d’Auguste Comte à Max Weber et de Max Weber à McIver. On peut cependant les réunir.Tout d’abord, n’est-ce pas à tort et par simplification qu’on parle de cause en sociologie alors qu’on ne peut jamais observer que des liaisons statistiques ? Ne faut-il pas abandonner cette notion au profit de termes atténués, et parler seulement, par exemple, de dépendance ou de relation ?D’autre part, la notion de cause, si elle a un sens, et s’il est effectivement possible de décider de la vérité ou de la fausseté de propositions causales, suppose qu’on admette le postulat du déterminisme. Force est donc de considérer la réalité sociale comme une nature , c’est-à-dire comme un ensemble d’objets et d’événements qui s’imposent à l’observateur de l’extérieur sans qu’il ait un accès immédiat à leurs interrelations. Cela est-il légitime? Ne doit-on pas préférer à l’explication par les causes une explication par les fonctions , puisque toute société forme un tout et que les relations entre les parties dépendent de ce tout? En outre, les événements qui surviennent dans un système social sont, au moins partiellement, le fait d’acteurs capables de décisions, d’anticipations, de stratégies. Les caractères spécifiques de l’objet social n’excluent-ils pas l’explication par les causes pour appeler une explication par les raisons ?Plus généralement, peut-on légitimement décrire les phénomènes sociaux comme s’ils étaient des phénomènes naturels?L’explication par les fonctions ou les raisons n’est pas la seule à avoir été mise en concurrence avec l’explication par les causes. On a aussi opposé, bien à tort, causalité et compréhension. La première notion serait caractéristique des sciences où l’observateur est extérieur à son objet; la seconde, des sciences où une suite d’événements doit être considérée comme un ensemble, non de faits, mais de signes dont on ne peut déchiffrer la signification que de l’intérieur et par projection.Relations causales et relations statistiquesEu égard à la première question, remarquons qu’une relation statistique, si elle ne peut s’accompagner d’une interprétation causale, est dépourvue de sens: elle peut donner lieu à une proposition constatant l’existence de cette relation, mais non à un énoncé empirique. Une relation statistique n’a généralement de sens que si elle est interprétable en termes de causalité.Prenons un exemple: les Glueck constatent que la pratique religieuse est moins fréquente chez les délinquants que chez les non-délinquants. Mais cette constatation ne nous avance guère tant que le sens de la causalité n’est pas déterminé: la relation est-elle due au fait que le détachement de certaines valeurs crée un terrain favorable à l’apparition de la conduite déviante, ou à ce que la déviance entraîne un isolement par rapport aux normes du groupe dont on se retranche? Les Glueck estiment, pour leur part, qu’il suffit de constater la relation: «Nous n’avons pas entrepris, à propos de l’assistance au culte, d’exploration intensive pour déterminer les raisons de la plus faible assiduité des délinquants. Notre propos était seulement d’établir des faits concernant l’assistance au culte.»Une telle assertion repose sur une définition inacceptable de la notion de fait: énoncer un fait, c’est énoncer une proposition empirique. Or, on déduit de la relation statistique observée non pas une mais deux propositions empiriques contraires. La question qui se pose alors, et à laquelle une relation statistique en tant que telle ne peut répondre, est précisément de savoir laquelle de ces deux propositions est vraie: est-ce que x est cause de y ou, au contraire, y cause de x ?Le terme de «cause» est-il cependant approprié, si l’idée de cause implique bien que d’une même cause un même effet doive découler? Comment une relation statistique imparfaite peut-elle être interprétée comme une relation causale, puisque, par définition, les mêmes antécédents ne sont pas toujours suivis des mêmes conséquences?Supposons qu’on se demande, par exemple, si le fait d’appartenir à un groupe considéré comme marginal par la société globale entraîne l’apparition de symptômes dépressifs chez l’individu. Pour répondre à cette question, on peut entreprendre d’observer un certain nombre d’individus, les uns appartenant au groupe marginal, les autres non. Évidemment, on ne trouvera pas deux individus semblables. En supposant qu’on puisse décrire un individu par une suite de caractères, étant donné le nombre de caractères qu’on devra inclure, aucune suite ne sera identique à aucune autre. De plus, on ne peut décrire exhaustivement ces suites idéales: la personnalité réelle est inobservable.Supposons alors qu’il existe une loi de la nature telle que l’appartenance à un groupe marginal entraîne toujours l’apparition de symptômes dépressifs, à condition que le terrain soit favorable. La notion de terrain favorable correspond elle-même, dans l’idéal, à un sous-ensemble de caractères dans la suite décrivant la personnalité; on ne peut évidemment dénombrer ni observer tous ces caractères. Cependant, si on peut supposer que la suite ou les suites de caractères définissant la notion de terrain favorable ont autant de chances d’apparaître chez un individu non marginal que chez un individu marginal et si la loi de la nature est vérifiée, bien que x entraîne toujours y , on observera seulement que x est associé avec une plus grande probabilité à y qu’à son contraire 北 . Ainsi, le fait qu’on puisse seulement énoncer une relation de causalité sur la foi d’une relation statistique, sauf exception imparfaite, n’entraîne nullement qu’on doive admettre une définition affaiblie de la notion de cause. En réalité, il faut admettre à la fois que les mêmes causes entraînent toujours les mêmes effets, mais que l’on ne peut jamais observer directement l’action d’un phénomène social, car cette dernière est toujours confondue avec un ensemble d’autres actions.Ainsi, on peut demander à une relation statistique de vérifier l’existence d’une relation causale. De plus, une relation statistique est, dans la plupart des cas, dépourvue de signification si on ne peut lui associer une relation de causalité déterminée, qui seule peut être considérée comme un énoncé empirique. Ces deux remarques suffisent à démontrer la possibilité et la nécessité d’accepter dans les sciences sociales la notion de relation causale.Mais la spécificité de l’objet sociologique et l’originalité du rapport entre la sociologie et son objet ont souvent servi d’argument pour opposer à l’explication par les causes d’autres modes d’explication.Causes, fonctions, raisonsL’idée de cause n’est-elle pas inapplicable, sachant que l’objet observé par la sociologie est une totalité et que ses composantes ne peuvent être expliquées que par référence à cette totalité? Si oui, il faut expliquer ces composantes non par leurs causes, mais par leurs fonctions .En fait, c’est seulement sous sa forme radicale que le fonctionnalisme permet de fournir une explication des phénomènes sociaux et constitue une méthode concurrente de l’explication par les causes. Or, comme l’a montré Merton dans un texte classique, le fonctionnalisme radical est inacceptable.Selon Merton, en effet, la théorie fonctionnaliste, au sens de Radcliffe-Brown ou Malinowski, comporte trois postulats essentiels: postulats de l’unité fonctionnelle de la société, de la nécessité des éléments culturels, et de l’universalité du fonctionnalisme. Ces trois postulats constituent des propositions générales sur la réalité sociale. En tant que tels, ils permettent d’énoncer a priori de nouvelles propositions sociologiques appliquées à des contenus particuliers: étant donné un élément de culture quelconque, on saura toujours a priori qu’il possède une fonction et que cette fonction est définissable par rapport à un ensemble social. En ce sens, le fonctionnalisme radical fournit un mode d’explication concurrent de l’explication causale, car il permet de déduire la nécessité d’un phénomène social à partir du moment où on a déterminé la fonction qu’il remplit. Mais on sait la critique adressée par Merton aux postulats du fonctionnalisme: elle consiste à admettre, au lieu de la nécessité de tout élément culturel, l’idée qu’une même fonction peut être assurée par un élément quelconque d’une classe de substituts ou équivalents fonctionnels, de sorte qu’on ne peut plus déduire la nécessité d’un élément culturel particulier. En outre, de façon à éviter les définitions ad hoc de la notion de fonction, il faut admettre l’existence d’éléments afonctionnels ou dysfonctionnels. Enfin, certains éléments peuvent être fonctionnels par rapport à certains sous-groupes et dysfonctionnels par rapport à d’autres. Le passage du fonctionnalisme radical au fonctionnalisme de Merton représente donc un saut logique important. Pour le nouveau fonctionnalisme, un élément culturel peut être, par rapport à un sous-groupe déterminé, soit fonctionnel, soit dysfonctionnel, soit afonctionnel. Il ne s’agit pas de propositions visant à expliquer, par subsumption des cas particuliers sous une règle générale, les phénomènes sociaux particuliers. Elles affirment seulement le rôle heuristique de la notion de fonction. Mais la question de savoir si un sous-groupe et un élément culturel sont ou non liés de manière fonctionnelle est une question de fait. En d’autres termes, la fonction cesse d’être un principe d’explication pour devenir un simple objet d’observation.On a souvent prétendu, enfin, que les raisons de l’homo sociologicus ou les buts de ses actions constitueraient des principes explicatifs suffisants ou exclusifs, que le fait que l’homme soit capable de désir, d’anticipation, de calcul était incompatible avec une explication par les causes. En réalité, une action est un événement qui modifie le monde extérieur, l’acteur et la situation de ce dernier dans son milieu. Sans doute cet événement a-t-il une signification pour l’acteur et pour les autres, mais cette signification est elle-même un événement. À ce titre, elle peut être expliquée comme une chose et relève alors de l’analyse causale, sans que cela implique aucune métaphysique réductrice.Qui songerait, par exemple, à voir une proposition illégitime dans l’équation banale de l’offre introduite par les modèles économétriques? Pourtant, elle fait dépendre un comportement, l’offre, d’un événement que le producteur a contribué à provoquer, à savoir le prix dans la période précédente, ou plus exactement, de la signification que l’acteur prête à l’événement, s’il croit que le prix courant sera fixé au niveau précédent. Une telle équation recourt évidemment à une explication causale: des événements, des variables quantifiées sont ordonnées dans le temps, agissent et réagissent les unes sur les autres selon un schéma déterministe. Que ces événements soient des croyances, des comportements ou des significations ne contredit nullement le schéma déterministe qui s’applique à la forme de leurs relations, mais non à leur contenu.En fin de compte, c’est la méconnaissance du caractère formel de l’explication qui conduit certains à admettre que la spécificité de l’objet sociologique interdise l’explication causale.Causalité et compréhensionDernier argument contre le recours à l’explication causale dans les sciences sociales: par opposition aux phénomènes naturels, les phénomènes sociaux sont immédiatement signifiants pour l’observateur.Il est certain que le sociologue a un rapport privilégié avec son objet. Cependant, ce privilège ne lui confère pas la garantie d’un accès direct aux phénomènes sociaux. Sans doute, la relation entre colère et violence, selon l’exemple fameux de Jaspers, ne peut être comprise que par la projection par l’observateur de sa propre expérience, mais c’est là un cas particulier. En fait, lorsqu’on se fie à la «compréhension» pour analyser un fait social, on trouve en général que des interprétations également banales, et donc également «compréhensibles», peuvent être contradictoires; comme l’écrit Halbwachs: «C’est un fait qu’on ne rend pas toujours justice à la sociologie, parce qu’elle a l’air, souvent, de découvrir des truismes. Quand Durkheim, après Morselli, a démontré que le mariage protégeait contre le suicide, et que les gens qui ont des enfants se tuent moins que les gens mariés sans descendance, aux yeux de beaucoup de lecteurs c’était là une de ces vérités de bon sens qu’il ne paraissait guère utile de retrouver à grand renfort de chiffres. Mais, dans le domaine du vraisemblable, à une proposition s’en oppose généralement une autre qui peut paraître aussi évidente. Il y a donc autant de mérite scientifique à déterminer, de deux opinions vraisemblables, laquelle répond à la réalité, qu’à mettre au jour une vérité entièrement nouvelle. C’est exactement franchir la limite qui sépare la connaissance scientifique de la connaissance vulgaire.»Il ne saurait donc être question de donner à la «compréhension» des faits sociaux le statut d’une méthode spécifique. Mais cela n’implique pas qu’on doive ignorer la signification des faits sociaux, tout au contraire. Durkheim, de manière indirecte et contre ses principes, donne à la compréhension son statut épistémologique le plus convenable, celui que, de manière directe, lui donne Weber lorsqu’il affirme la nécessité de combiner analyse causale et «compréhension». Lorsqu’il énonce sa fameuse règle selon laquelle la cause d’un fait social ne saurait être recherchée que dans un autre fait social, il prend simultanément position contre deux écoles, le positivisme italien de Lombroso et Ferri, d’une part, le psychologisme de Tarde, d’autre part. Au premier, il reproche de ramener les phénomènes sociaux à des phénomènes naturels et montre que la prétendue influence des causes naturelles peut ou être démontrée fausse, ou être ramenée à des causes sociales. Mais cela signifie seulement qu’une relation causale, pour être acceptée, doit être signifiante, c’est-à-dire comprise par projection ou «compréhensible» au sens de Weber. Ainsi, la corrélation entre taux de suicide et longueur du jour est parfaite, de sorte qu’il n’y a aucune raison statistique de pousser plus loin l’explication, sinon que, le fait étant établi, il faut l’expliquer, ou le rendre compréhensible. Or le critère de l’intelligibilité peut-il être en fin de compte autre chose que la transparence qu’il acquiert pour l’observateur à la lumière de sa propre expérience? Cependant, de ce qu’une relation causale doive être compréhensible, il ne résulte pas qu’on y ait un accès immédiat. Aussi Durkheim se tourne-t-il contre Tarde, qui préfigure le dogmatisme de la sociologie compréhensive lorsqu’il écrit: «En sociologie, nous avons un privilège particulier, la connaissance intime de l’élément qui est notre conscience individuelle aussi bien que du composé qui est l’ensemble des consciences.»Le discrédit de l’analyse causaleLa concurrence faite à l’idée de cause par le fonctionnalisme, par la méthode «compréhensive» ou par l’explication à partir des raisons, la répulsion de certains sociologues à accepter l’idée wébérienne d’une complémentarité entre «explication» et «compréhension», bien que guidées par la spécificité du social, sont sans doute liées au discrédit philosophique de la causalité qui a suivi le développement des sciences de la nature. Les démonstrations de Hume ne sont pas compréhensibles sans référence au développement de ces sciences et aux hésitations de la plupart des physiciens, de Galilée à Newton, devant la notion de cause. Mais, tandis que ces derniers s’en tenaient à leur domaine et déclaraient seulement que le travail du savant doit se borner à étudier les lois du mouvement plutôt que d’en rechercher les causes , Hume tente de prouver que les causes sont, en tant que telles, inconnaissables, passant ainsi d’une proposition épistémologique de fait à une proposition métaphysique de droit. Le même processus caractérise la déclaration de Comte, selon qui la recherche des causes est caractéristique de l’état métaphysique, comme la célèbre démonstration de Wittgenstein relative à l’impossibilité de l’induction causale.Lorsque les sciences physico-chimiques cessent d’être les seules à avoir atteint l’état scientifique et que la méthode expérimentale acquiert ses titres de noblesse en biologie, les philosophes reviennent, notamment avec John Stuart Mill, à la notion de cause et la réinstallent dans sa dignité. Cependant, il paraît incontestable que la tradition philosophique pèse encore sur les réflexions des sociologues. Les démonstrations condamnant le recours à la causalité et prétendant substituer à un déterminisme inconcevable des méthodes spécifiques des sciences sociales sont comparables à celles de Hume ou de Comte. On retrouve toujours au cœur de ces démonstrations l’idée erronée, contredite par un peu de réflexion sur l’histoire des sciences, que l’utilité de la notion de cause est, non pas une question de fait , mais une question de droit .2. Les méthodes d’analyse causaleOr, il suffit d’observer le sociologue à l’œuvre pour constater que l’analyse sociologique consiste le plus souvent à déterminer la structure causale des relations qui caractérisent un ensemble de «variables».Schématiquement, l’information dont dispose le sociologue, qu’elle ait été recueillie à partir de questionnaires, d’entretiens, de statistiques administratives ou de toute autre manière, prend en effet généralement la forme de données permettant de classer les éléments observés par rapport à un certain nombre de variables. Parmi ces variables, certaines sont conçues comme explicatives (explicantia ), d’autres comme à expliquer (explicanda ).Ainsi, Durkheim fait l’hypothèse que le suicide est facilité par l’état d’anomie: lorsque la pression des règles sociales sur l’individu se relâche, ce dernier, n’étant plus guidé par des impératifs extérieurs, étant livré à lui-même, a du mal à diriger son existence et à lui trouver un sens. Bref, le relâchement des règles sociales conduit, non à la libération de l’individu, mais à son insatisfaction. Cette hypothèse causale conduit Durkheim à postuler l’existence de certaines liaisons statistiques: les célibataires, dont la vie sexuelle et affective est moins réglée que celle des gens mariés, doivent être davantage prédisposés au suicide. Certaines professions, certains contextes sociaux, certaines situations doivent être associés à des taux de suicide plus élevés, etc. L’analyse va donc consister à déterminer les relations causales entre l’explicandum (fréquence du suicide) et les divers explicantia (âge, sexe, état civil, contexte social, profession).Mais on rencontre alors une difficulté technique (qui explique en grande partie que le langage causal ait été longtemps contesté dans les sciences sociales). C’est que, en règle générale, on ne peut pas interpréter directement les corrélations entre les explicantia et l’explicandum. En effet, supposons qu’une variable x 1 exerce une action sur une variable x 2 et que celle-ci détermine à son tour la variable dépendante x d : il serait illégitime de tirer de l’examen des corrélations entre x 1 et x d , d’une part, de x 2 et de x d , d’autre part, la proposition: «x 1 et x 2 influencent x d ». En d’autres termes, dès qu’on a affaire, comme c’est le cas général en sociologie, à plusieurs variables explicatives liées entre elles, il est nécessaire, non d’observer simplement la présence ou l’absence d’une liaison statistique, mais de déterminer la structure causale des variables en présence. Il est évident, en effet, que même dans le cas banal où on essaie d’analyser un comportement ou une opinion en fonction d’une série de variables comme l’âge, le sexe, la profession, le revenu, etc., les liaisons de dépendance causale s’organisent plutôt selon un schéma complexe où les variables explicatives sont elles-mêmes liées les unes aux autres, dans un certain ordre, que selon un schéma simple où chaque variable agirait pour son compte sur la variable à expliquer.On ne dispose pas encore, malgré les travaux innombrables des méthodologues de diverses disciplines, d’une solution complète et définitive du problème de l’analyse causale des relations statistiques. Cependant, les efforts entrepris en vue d’une formalisation du problème permettent de mieux répondre à des questions telles que celles-ci: Étant donné un ensemble de variables dépendantes et indépendantes, comment déterminer avec rigueur si l’hypothèse d’une structure causale est compatible avec les résultats de l’observation? Comment apprécier l’intensité de l’action d’une variable sur une autre ou comparer l’action de différentes variables explicatives sur la variable à expliquer?Le modèle causal chez DurkheimLe premier sociologue qui ait compris l’importance pour la sociologie de la recherche des structures causales est sans doute Durkheim. Un exemple très simple, tiré du Suicide , illustre la révolution méthodologique introduite par Durkheim: il s’agit de l’analyse de la corrélation entre le suicide et la longueur du jour.En vertu du postulat selon lequel la cause d’un fait social ne saurait être qu’un autre fait social, Durkheim raisonne de la façon suivante: si la longueur du jour exerce son action, non pas par l’intermédiaire de facteurs physiques, mais parce qu’elle est associée à des variations dans le temps social, il faut montrer que le phénomène du suicide est bien dans tous les cas en relation avec les périodes d’activité et de repos du temps social. Effectivement, on constate que le suicide est associé au rythme de l’activité qui caractérise les jours de la semaine comme les heures de la journée. De plus, lorsque le temps social varie avec les sous-cultures ou sous-groupes d’une société, le suicide suit ces différences de rythme. Ainsi, le taux de suicides féminins s’élève à la fin de la semaine, où les activités sociales de la femme sont plus grandes. De même, le temps social urbain est beaucoup plus régularisé que le temps social rural lié plus étroitement au temps astronomique; aussi, alors que, dans les pays qui ont fait l’objet d’enquêtes, le taux maximal de suicides par rapport à la population globale se situe régulièrement en été, dans les métropoles de ces mêmes pays il apparaît tantôt au printemps tantôt en été; en outre, alors que dans l’ensemble des pays les taux de suicides s’accroissent de 50 p. 100 environ de la saison où le suicide est le moins fréquent (l’hiver) à celle où il est le plus fréquent, il ne s’accroît que de 25 p. 100 ou moins dans les grandes villes de ces mêmes pays. On peut résumer le raisonnement en dressant un graphique des liaisons causales mises en évidence (fig. 1).La structure causale obtenue, bien que correspondant à une analyse simple, peut être considérée comme un exemple typique des réseaux de relations qui sous-tendent un ensemble de variables sociologiques. On notera particulièrement que plusieurs variables explicatives sont elles-mêmes dépendantes d’autres variables explicatives.Une conséquence importante d’une structure causale comme celle de la figure 1 est qu’on doit, si elle est vérifiée, observer sous toutes les conditions expérimentales une corrélation entre les facteurs cosmiques et le suicide, et ce bien que les premiers ne puissent être tenus pour causes du second.De cette remarque dérive l’importante découverte méthodologique du Suicide : on ne peut affirmer qu’une relation statistique est une relation causale que si l’on analyse la structure causale dans laquelle les deux variables en relation s’insèrent. Il s’agit donc de construire un modèle causal hypothétique et de vérifier que l’ensemble des observations disponibles est en accord avec les conséquences qu’on peut tirer du modèle. C’est à peu près ce que disait déjà Durkheim, en un autre langage, dans ses Règles de la méthode sociologique : «On cherchera d’abord, à l’aide de la déduction, comment l’un des deux termes [d’une relation] a pu produire l’autre; puis on s’efforcera de vérifier le résultat de cette déduction à l’aide d’expériences, c’est-à-dire de comparaisons nouvelles.»Les méthodes mathématiques d’analyse causaleDepuis 1950 environ, de nombreuses recherches mathématiques ont vu le jour dans le domaine de l’analyse causale. L’idée générale de ces recherches peut être illustrée par un exemple simple.Dans Le Suicide , Durkheim établit que l’âge exerce une influence sur la probabilité de suicides (cette dernière croît avec l’âge); d’autre part, il montre que les personnes mariées ont, à âge égal, moins de risques de se suicider que les célibataires. De plus, la probabilité d’être marié croît évidemment avec l’âge. La structure causale correspondant à ces résultats peut être traduite par un schéma comme celui de la figure 2.Simon propose de traduire une structure causale comme celle-là par le système d’équations suivant:Les symboles e 1, e 2 et e 3 expriment l’action des facteurs dont il n’est pas explicitement tenu compte dans la structure. Ainsi, il est évident que si l’état civil est bien déterminé par l’âge, il est également déterminé par d’autres facteurs. De même, si la probabilité de commettre un suicide est affectée par l’état civil et par l’âge, elle l’est aussi par d’autres facteurs.La formalisation de Simon consiste donc, dans son principe, à associer à un réseau causal une matrice de coefficients dont certains éléments sont a priori déclarés nuls. Ainsi, x 1 ne dépendant ni de x 2 ni de x 3, les éléments a 21 et a 31 sont supposés nuls. De même, a 32 est nul. Il est donc équivalent, pour exprimer la structure de l’exemple, de recourir soit à la figure 2, soit à la matrice de la figure 3: en d’autres termes, une structure causale est définie à partir du moment où on a défini les éléments nuls de la matrice des coefficients.Jusqu’ici, il ne s’agit que d’associer une matrice à un graphe. Mais si l’on considère pour nulles les corrélations entre les facteurs implicites, on ne fait que généraliser une hypothèse pratiquement nécessaire dans toute analyse causale: une induction causale n’est, en effet, possible que si les facteurs dont les actions ne sont pas contrôlées n’affectent pas simultanément les variables explicatives et les variables à expliquer. Dans ce cas, en écrivant les équations précédentes sous la forme:en multipliant ces équations par paires et en prenant les espérances mathématiques, on obtient un système d’où les facteurs implicites sont éliminés.En effet:Mais, le terme entre crochets dans la troisième équation étant identique au membre de gauche de la deuxième, donc nul, on a:Ainsi, on obtient trois équations à trois inconnues (à savoir les coefficients b 12, b 13 et b 23), les autres quantités pouvant être estimées à partir des données. L’estimation de ces coefficients a un intérêt primordial: il est facile de démontrer qu’ils peuvent être considérés comme des mesures d’influence causale.Les méthodes proposées par Simon ont été ensuite considérablement affinées. Elles fournissent aujourd’hui aux sociologues un instrument précis et rigoureux.Les sciences sociales, en conclusion, ont manifesté, à leurs débuts, une grande méfiance à l’égard de l’idée de cause. Cette défiance vient du discrédit que la philosophie avait jeté sur ce concept, mais aussi d’une résistance à accepter l’idée que les phénomènes sociaux puissent être traités comme des phénomènes naturels. Pourtant, il suffit d’observer les recherches des sociologues pour constater qu’ils utilisent spontanément l’idée de cause. Plus généralement, une analyse sociologique consiste le plus souvent – cela est évident depuis Durkheim – à analyser la structure causale qui sous-tend un ensemble de variables. Le langage causal, cependant, ne devait être vraiment réhabilité que le jour où les méthodologues montrèrent qu’il pouvait être associé à une instrumentation rigoureuse.
Encyclopédie Universelle. 2012.